Le Mexique creuset ou assimilateur de cultures ?

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 1 juin 2005

photo3.jpg(photo appartenant aux fonds documentaires du Musée de la Vallée de Barcelonnette)

L’INTÉGRATION DES CITOYENS ET DES ÉTRANGERS DANS LA « RÉPUBLIQUE MÉTISSÉE » : Le Mexique creuset ou assimilateur de cultures ?
(CONFÉRENCE DONNÉE AUX JOURNÉES D’ÉTUDES SUR « L’ESPAGNE ET L’AMÉRIQUE LATINE : FLUX MIGRATOIRES DU XIXÈME AU XXIÈME SIÈCLE » UNIV.PARIS8-INSTITUTO ORTEGA Y GASSET-COLLÈGE D’ESPAGNE, CITÉ INTERNATIONALE UNIVERSITAIRE DE PARIS : 04/06/2005)

Cet exposé fait partie d’une recherche sur «l’étranger et son histoire comme parties intégrantes d’un État-nation républicain». Nous partirons du «cas de la migration des Barcelonnettes au Mexique» pour penser la question de la place des minorités (étrangères) dans un État-nation comprable à la République française : à savoir une république représentative, démocratique et, surtout, garante des libertés de l’individu.
Le phénomène migratoire des Français de Barcelonnette s’est produit quelques années après de la naissance du Mexique indépendant de l’Empire espagnol (1821) et a duré tout au long du XIXème pour se prolonger jusqu’aux années 1930. L’existence encore aujourd’hui d’un groupe de «Mexicains de souche française désireux d’entretenir des liens aussi bien entre eux qu’avec leurs origines» -propos d’une des quelques associations qui s’intéressent à « récupérer la mémoire des Français du Mexique » – nous amène à cette question : comment peut-on intégrer l’étranger dont la culture d’origine ne fait pas partie de celles qui composent l’État-nation ? Si oui, comment son identité rejoindrait celles qui ont constitué historiquement la nation ?

LE «NOUS» MEXICAIN et LA «CRÉOLISATION»

La res publica mexicaine
L’actuelle Constitution des États Unis du Mexique, promulguée le 5 février 1917 par le Congrès de l’Union , instaure dans ce pays une «république, représentative, démocratique et fédérale» . Cette organisation sociale et politique des habitants du territoire mexicain est issue d’une longue tradition républicaine composée d’us traditionnels et d’emprunts occidentaux qui avaient déjà été institutionnalisés dans les constitutions de 1824 et de 1857, en dépit de quelques «problèmes d’articulation du pouvoir» (conflits entre le maintien des us et coutumes traditionnels et l’application d’une jurisprudence instaurant l’égalité républicaine).
La constitution de 1917 reflète en effet l’unité d’un peuple souverain qui, selon Jorge Carpizo (?), «s’est progressivement formée tout au long de l’histoire, et qui en tant que nation, se projette dans l’avenir, mais sans oublier son passé et encore moins son présent» . Nous verrons par la suite que ce peuple mexicain, qui «se projette dans l’avenir», existe à partir du désir d’adhérer à un projet économique, politique et social dans lequel les individus partagent des valeurs et des intérêts communs .
La place des desseins des habitants du Mexique
De fait, tout au long de son histoire, la République mexicaine a vu cohabiter en son sein des individus appartenant à des groupes ethniques très divers : nations d’indiens, barrios de sang-mêlé (mestizos y castas), cités de blancs (españoles y criollos) et des étrangers européens ou asiatiques (foráneos o forasteros). De cette manière, après son accès à l’indépendance en 1821, le Mexique n’a jamais cessé d’être la scène de nombreuses luttes des classes. Dans les divers conflits opposant les habitants du pays, on distingue les buts de chaque couche de la population. Tout d’abord ceux des notables «grands propriétaires terriens, industriels et intellectuels» cherchant à accroître leur pouvoir économique et politique ; ensuite ceux des masses d’employés ou de paysans appelés jornaleros ; puis ceux des populations indiennes jalouses de leurs «propriétés et droits traditionnels» ; auxquels s’ajoutent enfin ceux des immigrés artisans, commerçants et industriels représentant l’espoir de progrès pour un État-nation en plein développement .
Cependant ces groupes, apparemment incompatibles entre eux, ont vu certains de leurs objectifs converger vers la formation d’un État-nation au fur et à mesure que le projet républicain mexicain les impliquait. Cela a été le cas par exemple lorsque la constitution de 1821 accorda aux «indigènes» l’égalité vis-à-vis des autres couches de la population, devenant ainsi des citoyens «au moins sur le papier». La constitution de 1857 proclamait l’adoption du libéralisme comme la voie à suivre par les gouvernements mexicains, régime économique et politique dont bénéficièrent les entrepreneurs mexicains et étrangers : «liberté de presse, de croyances, d’enseignement, d’expression, etc.» . En revanche, elle élevait au rang d’articles constitutionnels les droits de l’homme afin de réduire les inégalités et de combattre les abus du pouvoir .
En dépit de l’opposition que ce dernier texte a rencontré auprès des sociétés traditionnelles (nations d’indiens aux droits coutumiers et de propriété très anciens) et des milieux conservateurs (descendants des conquistadors blancs nostalgiques de l’ancien régime colonial), les élites mexicaines éclairées surent «maintenir tous les principes de la politique moderne et de toutes les institutions de la Constitution» . On peut repérer dans l’œuvre de François-Xavier Guerra (1985), Le Mexique de l’Ancien Régime à la Révolution, que durant le régime démocratique du président Juarez (1858-1876), et notamment pendant celui du «dictateur» Porfirio Diaz (1876-1911), les alliances scellées entre les différents chefs des groupes de mexicains jouèrent un rôle important dans l’acceptation de ce qu’il appelle la «fiction de l’État-nation et du peuple mexicain».
La consolidation du socle républicain
Le terme de «fiction» employé par François Guerra nous renvoie à ce produit historique d’une organisation mexicaine ayant une ressemblance, voire un rapport étroit avec la res publica cristiana de nos sociétés occidentales. Annick Lempérière (2003) est parvenue à déceler une complexe organisation entre des individus et des groupes de mexicains qui évoque la maxime selon laquelle le «pouvoir républicain naît à partir de la cession d’une partie de notre souveraineté». En effet, depuis l’époque coloniale (1521-1821) les individus cédaient une part de leur souveraineté patriarcale pour constituer de groupes de vecinos (citoyens). Je la cite longuement :
«…le statut de vecino, surtout s’il n’est pas acquis par naissance, dépend de relations d’interconnaissance confirmées par le passage du temps ; on le prouve grâce à des témoins, de même que l’usage ancien et constant d’une parcelle lorsque le titre de propriété fait défaut. Le statut de vecino n’est pas lié à l’origine ethnique (les Indiens et les castas [ou sang-mêlé] en font tous ostentation dans leurs requêtes), ni à l’appartenance à une catégorie socio-économique élevée : ces variables sont ici parfaitement indifférentes. La vecindad confère le privilège de participer aux bénéfices du bien commun et de l’utilité : la jouissance « tranquille et pacifique » d’un bien ou d’un droit dont la possession est légitimée par l’usage et la coutume, et qui produit une utilité…»
Dans cet esprit, les vecinos se soumettaient en échange aux droits de la collectivité, celle-ci se pliait en même temps aux codes de la cité afin que l’échevin puisse résoudre des litiges entre vecindandes. Cités et vecidandes reconnaissaient une autorité suprême, la Couronne castillane, qui leur accordait des faveurs et une protection contre l’ennemi étranger, sans que pour autant elle puisse «s’emparer sans « juste cause », des fonds publics ou de la fortune des particuliers» .
Bien que cette forme d’organisation sociale «n’ait jamais retrouvé le rôle politique qui avait été le sien» , l’enracinement de la république et du fédéralisme inscrits dans la Constitution de 1917 (évoqués plus haut) en tant que régime de cohésion nationale prouve bien l’adhésion des Mexicains à un projet de vie commune, ceci en dépit de leurs différences ethniques ou culturelles :
«Article 40.- C’est la volonté du peuple mexicain de se constituer comme une République représentative, démocratique et fédérale. Celle-ci est composée d’États libres et souverains dans tout ce qui a trait à leur régime intérieur, mais qui se trouvent unis dans une Fédération établie selon les principes de cette loi fondamentale.»
Le rôle des symboles
Le contexte politique et social, que nous venons d’énoncer, nous permettra de comprendre cette «synthèse» ethno-culturelle qui s’est réalisée dans l’État-nation mexicain. Les historiens, les littérateurs et les philosophes mexicains parlent de leur pays comme un «peuple métis», dans une acception qui fait référence au mythe de la naissance du premier mestizo (métis) suite à l’union entre un conquistador, Ferdinand Cortès, et une indigène mexicaine, Malintzin ou La Malinche : «lorsque le premier métis de sang espagnol et indigène est né, notre nationalité a été couvée avec lui» (traduction).
Néanmoins, les historiens mexicains modernes tels que Luis Gonzalez y Gonzalez (2001) ont délaissé ce mythe pour avancer qu’au Mexique «il n’existe point de métissage ethnique et culturel parfait» . À ce propos, Eric Jauffret (1986) nous éclaire sur la manière dont l’union des habitants du Mexique s’est produite : «Les plans, les idées, les principes, les textes ont des vertus rédemptrices, sont des bibles, des évangiles» . En effet, le projet de société proposé par les lois issues des milieux éclairés mexicains a acquis à travers le temps un caractère «sacré», programme étatique et national teinté d’un «messianisme» conférant un ordre à l’ensemble des habitants du pays. Ainsi, la source de l’unité étatique et nationale mexicaine s’avère être le produit d’une alliance établie entre une unité étatique et les citoyens. Ce pacte incarné dans les constitutions du Mexique, notamment dans celles de 1857 et 1917 , serait selon Jauffret une sorte de «nouvelle alliance» qui arracherait les Mexicains de l’ancien régime féodal et théocratique (existence encore à cette époque de rapports de pouvoir au caractère féodal et d’états de dépendance vis-à-vis des institutions ecclésiastiques dans certaines provinces éloignées des métropoles).
En conséquence, une «religion de la patrie» a vu le jour au Mexique grâce à la puissance que représentent les idées républicaines d’égalité, de démocratie et de liberté. Celles-ci se sont matérialisées en des symboles «vénérés» par tous ceux qui adhérent au pacte républicain mexicain indépendamment de leur origine ethnique (blanche, indienne ou métissée) : drapeau, hymne, héros issus de la mythologie aztèque.
L’adhésion des étrangers à la res publica
Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi le Mexique a connu, tout au long de son histoire, l’installation de quelques groupes d’étrangers, principalement d’hommes venus d’Europe tels les Barcelonnettes. Le projet républicain mexicain envisageait depuis la Révolution d’Indépendance (1821) d’inclure dans la communauté nationale des «étrangers capables d’instruire les Mexicains avec leurs sciences et leurs arts» pouvant contribuer au développement du pays : « 10° Que no se admitan extranjeros, si no son capaces de instruir y libres de toda sospecha… » .
Plusieurs étrangers ayant répondu à cet appel profitèrent des conditions sociales et politiques d’ouverture, apparemment idéales, que la République mexicaine libérale assurait (?):
«Malgré son archaïsme, le Mexique s’avérait donc riche en potentialités. […] Le cas des Barcelonnettes – les premiers d’entre eux ayant débarqué vers 1840 – reste également célèbre : se lançant avec habileté dans le commerce, ils s’enrichirent si bien qu’ils drainèrent vers leur pays d’adoption des familles entières des vallées du Queyras et de l’Ubaye, toutes désireuses de réussir à leur tour la fortune de leurs parents ou de leurs voisins…» .
Cette arrivée de vagues d’immigrés français s’inscrit tout à fait dans un cadre républicain d’intégration. Autrement dit, il y a eu un pacte de coopération pour réussir un projet commun (faire vivre – ou vivre dans – un régime libéral) entre le Mexique et ses immigrés (français), à savoir précisément, l’«enrichissement» dont jouiraient ces derniers et l’utilité pour l’État mexicain (pouvoir en retour développer l’économie du pays) .
Sur la base de ce contrat, nous tenterons d’analyser la façon dont les Barcelonnettes ont intégré la structure de la République mexicaine. D’abord, il leur fut permis durant la fin du XIXème siècle de se regrouper en un corps appelé colonia francesa (communauté française) . Selon certains auteurs tels que Patrice Gouy (1980), cette colonia jouissait d’une participation dans la vie de la cité moyennant une contribution au développement des infrastructures commerciales et financières de l’État-nation mexicain.
Ensuite, la législation et la constitution mexicaines atteignirent un degré d’ouverture tel qu’elles conféraient des droits aux étrangers quasi équivalents à ceux dont jouissaient les Mexicains : exercer un métier ou posséder une entreprise rendant des services utiles à la communauté . Cela nous rappelle le point traité plus haut et la manière dont le statut de vecino était accordé aux membres des communautés mexicaines. Les Barcelonnettes ont été en quelque sorte reconnus vecinos de la République mexicaine de par leur présence utile sur le territoire .
Puis, cette inclusion des étrangers français-barcelonnettes dans le corps social de la république a permis au fil du temps la «fusion totale» de leur vecindad dans l’ensemble des communautés composant le Mexique. C’est ce que l’on peut découvrir en parcourant les documents diplomatiques et les témoignages de l’époque (François Arnaud, Emile Chabrand, Aguste Génin, Émile Charpenel). Des témoignages contemporains nous éclairent aussi sur la nature de la cohabitation entre autochtones et étrangers :
«Les membres de la Colonie française n’avaient jamais constitué la majorité des étrangers au Mexique, mais l’influence française était solidement établie, ce qui représentait un gros appoint pour les industriels et commerçants « Barcelonnettes » : influence d’ordre économique mais aussi d’ordre littéraire, artistique et moral» .
Une république métissée, ou plutôt créolisée
Certes, nombreuses sont les œuvres qui parlent de l’importance de l’influence culturelle de la France impériale sur l’Amérique Latine. Il ne faut cependant pas oublier la manière dont le cadre républicain mexicain fait abstraction de la culture ou des cultures présentes sur le territoire pour créer une société créolisée . En effet, le groupe national mexicain fut, tout au long du XIXème siècle, une société multiculturelle, composée à la fois d’héritages autochtones (amérindien et espagnol) et d’emprunts culturels français (francisation ou afrancesamiento de ses élites intellectuelles et politiques et présence de nombreux immigrés européens), mais qui tentera de les rassembler dans un projet commun : à savoir l’instauration un modèle républicain «cristallisé autour des principes de 1789» .
La thèse du métissage culturel comme fondement de l’État-nation mexicain est alors écartée par celle selon laquelle c’est l’existence d’une union idéologique des habitants du Mexique qui prédomine. Il y a eu en effet une cohésion renforcée des «sujets» de l’État mexicain suite aux luttes sociales (période révolutionnaire de 1910 – 1919), phénomène qui a abouti à la promulgation de la constitution de 1917 : «Ceux qui veulent appartenir au peuple mexicain sont obligés de maintenir la tranquillité et l’ordre publics, ainsi qu’ils doivent coopérer au développement des institutions […]. En somme, il faut qu’ils puissent contribuer à l’essor du pays» .
Du groupe étranger au groupe national
Durant ces luttes sociales, les étrangers, et principalement les Français, se trouvèrent en quelque sorte impliqués dans les conflits qui opposaient les masses mexicaines (paysans et ouvriers) à leurs dirigeants (membres de l’oligarchie financière et industrielle, politiciens «corrompus par le pouvoir»). Ce fut le cas par exemple des Français installés dans la région du fleuve Nautla (État de Veracruz). Parmi ceux-ci, il y avait des hommes qui, étant complètement intégrés dans la vie de la cité, déclaraient à leur agent consulaire : «s’être engagés dans la politique du Mexique et qu’ils ne pouvaient pas servir deux pays à la fois» – ceci afin de ne pas venir combattre en France lors du conflit de 1914-18 -. Dans le but non avoué de ne pas participer à la mobilisation, ces propos illustrent la conséquence logique de convergence d’intérêts sociaux, voire politiques, des immigrés français(-barcelonnettes) et du le reste des habitants de ce pays .
Les peuples composant la nation mexicaine et les groupes étrangers s’étaient alors retrouvés au nom d’un but commun, celui de pouvoir travailler et de vivre dans un état de droit : «C’est dans cet immense creuset de la Révolution, mais aussi du travail et de la solidarité que les descendants des Français devinrent définitivement Mexicains» . L’union d’hommes aux origines culturelles diverses provoquée par la révolution de 1910, lutte commune pour un droit à la terre et au travail, scella ce que Jean Christophe Demard (2002) appelle «l’intégration politique des Français du Mexique».
Notre pensée rejoint donc celle de Demard pour tenter d’expliquer ce que plusieurs auteurs considèrent être la «mexicanisation» de la colonie française. Il s’agit d’un processus à caractère essentiellement économique et politique, déclenché d’un côté par la préservation d’un territoire-espace vital (représenté par la défense des propriétés ou du patrimoine accumulé pendant le séjour dans le «pays d’accueil ») ; de l’autre, par le maintien d’une bonne entente avec certains des autochtones qui, friands de nationalisme et/ou xénophobes (les revolucionarios), attribuaient la cause des maux du pays aux étrangers et à leurs descendants «mexicains» .
Quant à ce dernier point, il ne faut pas oublier cette révolution débuta avec la chute d’un des représentants de la classe de «colons étrangers» associés à l’élite afrancesada, le Ministre Limantour. Celui-ci avait été écarté de la course pour la présidence de la République mexicaine de 1900 compte tenu de ses origines : «Baranda [le ministre de l’éducation], sans doute d’accord avec Diaz, fit remarquer que Limantour, fils de Français, n’était pas qualifié légalement pour la présidence de la république»
L’esprit de ce contexte peut être saisi à travers les divers dossiers diplomatiques du Quai d’Orsay qui décrivent la façon dont plusieurs ressortissants étrangers ont été en quelque sorte contraints de respecter les nouvelles règles de la république, voire de prendre part aux changements politiques et sociaux du Mexique :
«Pour ce qui concerne l’article XIV, il est certain que les nombreux Européens établis au Mexique ont plus d’intérêt à leur insertion que les très rares Mexicains qui vivent en Europe. Ils se sont en effet, et peuvent d’un jour ou l’autre se trouver sous le coup de réquisitions si les guerres civiles à peine terminées recommencent dans ce pays, sous le coup de réquisitions et d’emprunts forcés, beaucoup plus fréquents que ceux auxquels les populations sont exposées de l’autre côté de l’Atlantique. …»
Par ailleurs, les réformes nationalistes entamées par les gouvernements révolutionnaires proposèrent aux habitants du Mexique un modèle de «nation à la française» . L’article 27 de la Constitution de 1917 rétablissait en effet la souveraineté mexicaine au détriment de l’«omniprésence étrangère» : «le capital étranger sera toujours le bienvenu pourvu qu’il reconnaisse les droits économiques des ouvriers et qu’il n’aspire pas à posséder d’autres privilèges que ceux du capital mexicain» . Cette démarche engloutit les Barcelonnettes économiquement et socialement intégrés qui finirent par mettre de côté leur appartenance nationale d’origine afin d’adopter les nouvelles valeurs de la société d’accueil (dans laquelle ils devaient ou voulaient rester).
Autrement dit, la cohésion des peuples autour d’un pouvoir central ou État, étudiée au début de cet exposé, fut en quelque sorte renforcée par ces transformations faites à la res publica mexicana lors de la Constituante de 1917, et puis, nous le verrons par la suite, par les politiques adoptées par les gouvernements post-révolutionnaires. De cette manière, les vecinades cédant une part de leur souveraineté à cette «autorité suprême» (pouvoir central constitutionnel) ont assuré l’existence d’une «nation mexicaine». La vecindad formée par la colonie française-barcelonnette entraînée par ces évènements a dû donc aussi céder ses pouvoirs en tant qu’organisation autonome du point de vue économique, sociale, voire politique pour pouvoir continuer d’exister dans le «pays d’accueil» :
«Le petit cercle « Barcelonnette » proprement dit garde encore une certaine individualité, pourtant il se fond lentement dans le groupe français qui reste organisé dans l’ensemble, comme il l’était avant le conflit mondial 1939-1945 ; mais ce groupe va tendre lui-même, sous l’impulsion des nécessités juridiques et économiques, à s’identifier de plus en plus au monde mexicain.»
Un État-nation républicain idéal ?
Toutefois, l’État nation mexicain, comme d’ailleurs la plupart des États-nation du XXème siècle, connut dès les années 1920 jusqu’aux années 1950 un courant politique que j’appelle «assimilation à la nationalité mexicaine». Ceci se fit dans l’esprit des décrets promulgués qui cherchaient à obtenir l’homogénéisation culturelle et sociale du Mexique. Ainsi, par exemple, au niveau de l’instruction publique le mot d’ordre fut : «il faut « essayer l’unification de toutes les races dans le pays par le moyen de l’éducation »» -.
Certaines de ces lois visaient en effet à démanteler les noyaux communautaires étrangers du Mexique et à en finir avec l’influence culturelle, économique et politique (lois de 1931 et de 1935 de restriction du séjour des étrangers) qu’ils étaient parvenus à développer pendant l’époque libérale (fin XIXème siècle) décrite plus haut. Quant à ce dernier point, il faut préciser qu’il s’agissait d’une politique de nationalisation des biens et des esprits, touchant non seulement les vecindades d’étrangers, mais aussi les peuples autochtones .
Ainsi, il était difficile pour les Barcelonnettes de rendre compatible leur qualité de ressortissants étrangers avec la naissance du nouveau nationalisme mexicain, d’autant plus que les gouvernements de ce pays avaient entrepris la (re-)définition de la citoyenneté tout en restreignant à l’extrême les libertés des «résidents étrangers» : « »Les immigrants ne pourront se consacrer qu’à l’agriculture, l’industrie et au commerce d’exportation ». Les dirigeants des maisons de commerce françaises sont théoriquement en infraction» . Cet article de la loi sur l’immigration de 1935 (article n°87) repéré par Raymonde Antiq-Auvaro (1992) fut, selon elle, l’élément qui persuada quelques membres de la «classe dirigeante» de la colonie de choisir la nationalité mexicaine lors de la suppression de la double nationalité. On peut donc concevoir que ceux qui ne faisaient pas des «privilégiés» étaient confrontés à ce même dilemme : «l’exercice des professions libérales est interdit aux étrangers sur le territoire national sauf cas exceptionnel d’utilité notoire» (article n°34).
Certains débats au sein des écoles de sociologues et de politologues de l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM) soutiennent la thèse de l’existence au sein même de la nation mexicaine contemporaine d’une «structure étatique qui ne fait que rassembler des collectivités très diverses, en gommant leur diversité culturelle et ethnique au profit d’une nationalité unique» . À partir de ce postulat, on peut affirmer à l’instar de Raymonde Antiq-Auvaro que ce fut ce contexte politique qui a imposé au Français-barcelonnette d’embrasser la nationalité mexicaine, cela afin d’«agir au mieux des intérêts de leur entreprise».
Toutefois, nous avons pu observer dans l’histoire collective de ces migrants que le processus de «mexicanisation» de la colonie française-barcelonnette a été le résultat d’un compromis acquis avec leur terre d’accueil, pacte issu du tissage de liens sociaux par le biais du travail. Ceci est un phénomène que nous définissons ainsi : famille et sources de revenus font partie de leur «attachement» à l’État mexicain :
«…La législation mexicaine n’est pas moins libérale en ce qui concerne les entités morales juridiques ; toutes celles qui se constituent conformément aux lois de la République sont mexicaines pourvu qu’elles aient leur domicile légal au Mexique. Les personnes morales étrangères jouissent des mêmes droits que leur confèrent les lois de leur pays à moins que celles-ci ne soient contraires à celles de la République. Les étrangers comme les personnes morales étrangères sont soumises à la juridiction des tribunaux mexicains à l’exclusion de toute intervention étrangère et jouissent des mêmes garanties que les Mexicains.»

En effet, l’une des valeurs de la tradition républicaine mexicaine a été d’assurer un bon accueil aux étrangers : «les esclaves retrouveront leur liberté à leur entrée sur le territoire mexicain» ; «tous les étrangers bénéficient de la protection de leurs droits fondamentaux (droits de l’homme)» . Bien évidemment, seuls les droits relatifs à la citoyenneté leur étaient refusés, mais les étrangers économiquement et socialement insérés, tels les Barcelonnettes, ont toujours eu de la part de la communauté politique mexicaine des appels constants à rejoindre la communauté des Mexicains.

Des exemples de l’ouverture du droit à la nationalité au Mexique se trouvent un peu partout dans la législation mexicaine, on peut constater par exemple que « la loi du 28 mai 1886 aussi bien que la Constitution fédérale [de 1857] offrent toutes les garanties aux étrangers qui veulent conserver leur nationalité et les plus grandes facilités à ceux qui veulent se faire conférer la nationalité mexicaine …» . Il faut remarquer aussi que la Carta Magna de 1917 nous rappelle dans ses articles 30 à 33 la possibilité pour les résidents étrangers d’accéder à la citoyenneté mexicaine s’ils sont «respectueux des lois et de la Constitution». Sur ce point, Dominique Schnapper (1997) avance au sujet des sociétés modernes que «toute organisation nationale prévoit que l’étranger puisse se voir reconnaître le droit d’entrer dans la communauté politique moyennant le respect d’un certain nombre de conditions que fixe l’Etat» .

Une intégration politique, pas une assimilation culturelle

Les descendants des barcelonnettes renoncèrent donc en partie à leur qualité de Français pour bénéficier des avantages accordées avec l’entrée dans la communauté politique mexicaine. Que s’est-il passé au niveau de leur appartenance culturelle? Certes, le courant nationaliste mexicain, en s’appuyant sur le modèle du nationalisme à la française, a essayé au début du XXème siècle de «gommer la diversité culturelle et ethnique du pays qui aurait pu représenter une mosaïque de nations» . L’État-nation fit un grand effort pour réussir à faire un brassage culturel, mais cela n’a pas effacé «la mémoire et les repères précieux pour l’équilibre [socio-culturel] des Barcelonnettes et des autres Français du Mexique» .

Sur ce dernier point, l’historien Jean Christophe Demard illustre bien la manière dont le processus de mexicanisation de la communauté française de la région de Nautla (San Rafael & Jicaltepec, État de Veracruz) s’est fait. Je le cite longuement :

«Si l’on peut dire que l’intégration politique s’est faite dans le creuset de la Révolution, l’intégration culturelle s’est faite beaucoup plus lentement…
…Arturo THEUREL, né en 1915, semble résumer en lui-même toutes ces mutations :  » J’ai beaucoup de sang français dans mes veines et j’en suis fier, mes parents m’ont appris la langue française et le patois de Champlitte, et j’aime parler cette langue à chaque fois que cela m’est possible ; mais si un jour, s’il y avait un conflit avec la France, il n’y a pas de doute pour moi, je serais Mexicain ».»
Pour conclure, la citation ci-dessus nous permet de constater que chez certaines personnes, voire communautés, issues de l’immigration française, il y a eu effectivement une intégration politique. En revanche, l’appartenance à un groupe ethno-culturel ou social (vecindad) n’ont pas pu être effacés en dépit des efforts des politiques nationalistes : «nous souhaitons préserver la mémoire et l’identité des descendants des Français au Mexique, ainsi que nous nous sommes proposé de sauvegarder le patrimoine culturel de notre communauté» (tels sont les buts d’une association de descendants d’immigrés Français au Mexique fondée en octobre 2003) . Peut-on ainsi montrer que les appartenances ethno-culturelles «ne sont pas limitées, inscrites une fois pour toutes dans le cadre de l’Etat-nation» ? En tout cas, la République mexicaine a fait preuve d’une ouverture aux changements sociaux actuels qui tendent vers ces revendications ethnoculturelles, en reconnaissant officiellement la diversité des peuples en son sein. Cela a été possible grâce à la réforme de l’article 2 de sa constitution sur l’«unité» et l’«indivisibilité» de la nation mexicaine, réalisée en avril 2001 : «La Nation mexicaine est une composition pluriculturelle…» , ainsi qu’à à la modification apportée à son code de la nationalité : « Le 22 juillet dernier est entré en vigueur le décret permettant à tous les ressortissants mexicains qui, pour quelque raison, auraient obtenu une nationalité autre que la leur, de recourir au bénéfice de la non-perte de leur nationalité d’origine» .

Bliographie
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LEMPÉRIÈRE, Annick ; Entre Dieu et le Roi, la République : Mexico XVIe – XIXe siècles ; Les Belles Lettres, Paris, 2004.
MEYER, Jean ; Apocalypse et révolution au Mexique, Col. Inédits/Archives Gallimard Julliard, Paris, 1974.
PARKES, Henri B. ; Histoire du Mexique, Paris, 1939.
PAZ, Octavio ; Le labyrinthe de la solitude (essai traduit de l’espagnol) ; Éditions Gallimard, Paris, 1972.
RAMOS, Samuel ; El Perfil de l’hombre y la cultura en México, Col. Austral, Editorial ESPASA-CALPE mexicana S.A., Mexico 1989.
ROLLAND, Denis ; La crise du modèle français : Marianne et l’Amérique Latine – culture, politique et identité -, Presses Universitaires de Rennes / Institut universitaire de France, Rennes, 2000.
ROSALES AYALA, Silvano ; Primer Seminario sobre Identidad y Caràcter Nacional, UNAM-Centro Regional de Investigaciones Multidisciplinarias, Mexico, 1989.
SOUSTELLE, Jacques ; Mexique, terre indienne, Col. La vie quotidienne/Civilisations et sociétés, Hachette, 1995.
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