Vallée, c’est-là que tout a commencé! (bis)

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 11 mars 2007

1000204.jpg L’image de cette note (prise durant ma dernière visite à Barcelo), que j’ai intitulée je ne sais plus pourquoi Les exilés de la mémoire, apparaît d’une façon récurrente dans les ouvrages de la Sabença comme celui sur « Les Barcelonnettes au Mexique : récits et témoignages ». J’en ai déduit que c’est un devoir de l’Histoire d’accueillir la mémoire d’une communauté franco-mexicaine (et ou mexicano-barcelonnette ) en quête d’une reconstruction de son passé. À ce propos, il est vrai que toute histoire de l’émigration/immigration, quoique marginalisée par les grandes Histoires ou Histoires officielles, finit par se faire justice par elle-même. Et que c’est à nous, les historiens des migrations d’essayer de faire en sorte que l’Histoire lui octroie un espace en son sein. Comment ?, vous demanderiez-vous. En faisant appel à la mémoire des textes savants, des correspondances et des témoignages, tels ceux contenus dans ces recueils que je vous invite à visiter. Au plaisir ! Pour plus d’informations aller sur le site internet :

Barcelonnette et le Mexique

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Le Mexique francophone ? (bis)

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 1 avril 2006

Il existe dans l’actualité de la francophonie quelques remarques assez tristes à retenir, lesquelles pourraient s’accorder avec cette stèle funéraire du cimetière de Barcelonnette :

« … Vue de France, la francophonie vous a toujours un côté condescendant et postcolonial, le mot fait venir des images dégoulinantes de vieux gaullistes, la larme à l’oeil, qui lancent « comme vous parlez bien notre langue ! » à des gens à qui elle appartien depuis le berceau.
… Vous avez vu ce que se sent obligé de faire M. Ted Menzies, le nouveau secrétaire d’État canadien à la francophonie ? Apprendre le français. Jusqu’à sa nomination, en effet, ce garçon ne parlait qu’anglais. Imaginez l’horreur quand on lui a proposé le poste. Il n’a même pas dû en comprendre le nom. « What do you say, francofunny! » Si ça se trouve il a cru qu’il s’agissait de recenser toutes les blagues idiotes qu’on fait sur les Québécois. Quand il a su la réalité, il a dû être déçu. …
 » (François REYNAERT, « Francofunny », Le Nouvel Obsevateur, semaine du 23 au 29 mars 2006, p. 34)

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À ce propos, je vous dit que ma francophonie n’est bas « de berceau » mais elle n’en demeure pas moins légitime, car j’en ai hérité de par mon histoire personnelle et de par l’histoire de mon pays :

« Nous avons dit qu’à Mexico le centre de la ville était européen, presque français. Dans les rues de Plateros, San Franciso, de la Professa, del Espiritù Santo, etc, on entend aussi souvent le français que l’espagnol ; presque tous les gens bien élevés parlent notre langue. » (Dans : CAHARNAY Désiré, Voyage au Mexique 1858-1861, Paris, Ginko Éditeur, p. 86).

Enfin bon, la francophonie au Mexique, y-a-t-il des raisons d’espérer?

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Lien France-Mexique bis

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 11 décembre 2005

Pourquoi « nos ancêtres les Gaulois* » ont-ils choisi le Mexique comme terre promise plutôt qu’un autre pays de l’Amérique dite « Latine »? Cette question, je me la pose « en me rasant » tous les matins. En voici quelques pistes que j’ai trouvées précisement aujourd’hui dimanche 11 décembre 2005, jour du Seigneur des Agneaux où je suis pas censé me raser :

LES FRANçAIS AU MEXIQUE
REVUE FRANçAISE D’HISTOIRE D’OUTRE-MER Anciennement Revue d’histoire des colonies 1913-1958 PARIS

STATUT JURIDIQUE DES ÉTRANGERS DANS LES POSSESSIONS ESPAGNOLES
*En général les français établis au Mexique – et nous avons pu en dresser une liste de plus de 800 – se souciaient peu de devenir citoyens espagnols. Peut-être jugeaient-ils que les démarches risquaient d’attirer sur eux l’attention d’une administration plus tracassière que sévère. *Deux Français, Clément de la Fragua, directeur de la Régie des Cartes à jouer et Bernardo de Miramon, ancien secrétaire du Vice-roi marié à une riche Espagnole, obtinrent leur naturalisation vers la même époque , probablement parce qu’ils occupaient un rang plus élevé. *Un Français moins fortuné vit sa demande rejetée lorsqu’on sut qu’il sut qu’il s’appelait non José Garcia comme il l’avait déclaré mais Hourat. Pour se justifier il fit valoir que ce changement de nom avait facilité son entrée au Mexique. Ce détail nous intéresse car apparemment beaucoup de Français en usaient de même en arrivant à leur nouvelle patrie. p. 146 * … Il semble bien … qu’en général les étrangers aient vécu au Mexique sans avoir à se préoccuper de papiers ou de permis de séjours. *… dès le XVIe siècle, les Français étaient nombreux en Espagne et au XVIIIe siècle la plus grande du commerce des Indes se trouvait entre leurs mains. p. 147 *… Les idées francophiles de Gàlvez devaient être bien connues à Mexico puisqu’en 1774 dans leur interrogatoire, plusieurs « afrancesados » parlèrent mystérieusement d’un complot ourdi par ce Vice-roi désireux de se libérer de la tutelle du roi d’Espagne. p. 150 * D’autre part, les troupes espagnoles en garnison au Mexique semblent avoir été formées d’unités bien cosmopolites. Un recensement du Régiment d’Amérique exécuté en 1760 donne une liste complète de tous les soldats avec leur lieu de naissance. … Sur 600 hommes composant ce régiment, 23 au moins étaient nés en France ou en Wallonie. En 1768 un autre régiment étaient composé de trois bataillons dont les noms sont révélateurs : Savoie, Ultonia et Flandres. Dans ce dernier, sur 644 hommes figuraient 214 Français, 75 Allemands et Flamands, et 148 Italiens. Quelques uns de leurs officiers appartenaient à la noblesse de France, le capitaine François de Mortemart, le capitaine Alexandre d’Harcourt et deux Groes. p. 151 * Le rapprochement franco-espagnol amena donc au Mexique des hauts fonctionnaires français qui se déplaçaient avec leur domesticité et aussi des soldats dont bon nombre semblent avoir cherché à déserter l’armée. Il est vraisemblable que ces domestiques et ces soldats purent rester au Mexique en changeant de nom. p. 153
RÉSIDENTS FRANçAIS AU MEXIQUE
* La plupart des Français établis au Mexique lors du recensement ordonné par le Vice-roi Branciforte en 1795, déclarèrent qu’ils avaient vécu en Espagne avant de s’embarquer pour le nouveau monde. Ces affirmations étaient peut être erronées. Nous avons vu en effet qu’une loi permettait aux étrangers établis depuis dix ans en Espagne de passer aux Indes. Cependant, il est probable que quelques uns des nombreux Français établis à Cadix ou à Séville – ils y étaient si nombreux qu’on les désignait d’un nom spécial, les « Jenizaros », voulurent tenter fortune au Mexique. D’autres résidents de Nouvelle-Espagne reconnurent toutefois être venus directement de leur pays. C’était le cas de quelques marins qui, tombés malades à Veracruz, y étaient restés. Enfin certains prétendaient avoir été faits prisonniers par les Anglais et être arrivés au Mexique après avoir réussi à s’échapper de la Jamaïque. pp. 153 – 154 * Comme on peut l’imaginer, une fois installés, les immigrants cherchaient à faire venir d’autres membres de leur famille. C’est ainsi qu’arrivèrent quatre neveux des deux frères La Borda, riches prospecteurs des mines de Taxco. Deux d’entre eux, les frères Permartin, béarnais, vivaient à Zacatecas où ils gagnaient confortablement leur vie. C’est ainsi qu’arrivèrent quatre neveux des deux frères La Borda, riches prospecteurs des mines de Taxco. p. 154 * Grâce à une centaine de déclarations où les intéressés avaient apposé leur signature ou une croix lorsqu’ils étaient illettrés, il nous a été possible d’établir que 30% seulement des Français établis au Mexique (en comprenant les soldats) ne savaient pas écrire. Cette proportion, pour hasardeuse qu’elle soit, indique que ces étrangers étaient d’un niveau culturel bien supérieur à celui des Mexicains parmi lesquels ils vivaient. * Un tiers de ces Français étaient établis à Mexico mais il en existait une importante colonie à Veracruz qui, dès cette époque, devait être un port très cosmopolite. Les centres miniers de Zacatecas et de Guanajuato avaient attiré un certain nombre de Français qui, sous la révolution, se signalèrent par leurs idées avancées. Enfin 21 – plus qu’à l’heure actuelle – vivaient au Yucatan, probablement en raison de la proximité de cette péninsule avec la Nouvelle-Orléans. p. 156 * Des documents mentionnaient souvent la province d’origine des immigrants. Beaucoup venaient des confins de l’Espagne mais les Limousins et les Auvergnats apparaissent presque aussi nombreux. … Enfin nous avons relevé la présence de quelques Parisiens qui, au début de la Révolution Française, se signalèrent par leurs discussions politiques et leurs idées subversives. p. 155 * Le groupe le plus important, 28, est celui des marchands. … A Mexico le doyen de la colonie française, Pedro Moreno, courtier ( corredor del comercio ) en possédait 11.000 et la description de son mobilier indique qu’il était riche. Ces marchands ambulants et boutiquiers ne pouvaient manquer d’exercer une certaine influence sur les idées de leurs clients. En 1794, le colporteur Pedro Burdales fut arrêté et convaincu de propagande maçonnique sur une dénonciation du curé de Molango (Hidalgo) auquel il avait offert quelques opuscules écrits en français concernant la Révolution française à ses débuts. p. 157 * Enfin, bien des Français s’étaient établis fermiers. Les documents les mentionnant rarement, probablement parce qu’isolés à la campagne, ils étaient plus facilement hispanisés. … Quelques uns, enfin, n’avaient pas réussi du tout et sont désignés comme mendiants dans le recensement de Branciforte, par exemple, l’aveugle, Pedro Lecurt, qui possédait toutes fois quelques biens. Ce ne sont là que des exceptions. Dans l’ensemble les Français établis au Mexique au XVIIIe siècle semblent avoir prospéré. p. 159 * Il a été possible de recueillir des renseignements assez complets sur la situations matrimoniale de ces immigrants. … Certains, peu nombreux, certains étaient venus avec leur épouse française … ou espagnole, mais la plupart avaient pris femme au Mexique. La caste raciale à laquelle celles-ci appartenaient est le plus sauvent mentionnée. Trous Français avaient épousé des mulâtresses ou quarteronnes, cinq ou six des Indiennes mais la plupart s’étaient unis à des « espanolas », c’est à dire à des créoles (blanches nées au Mexique). p. 160 * Les Français étaient donc assez nombreux en Nouvelle-Espagne à cette époque et souvent, par leur position sociale, ils devaient être à même d’exercer une influence certaine encore que peu aisément discernable sur les esprits des « fidèles sujets » du roi d’Espagne. p. 161

Extraits de « Chronique de la Révolution » sous la direction de Jean FAVIER, directeur des archives de France. Larousse, 1989.

Mexico, 8 septembre
La rumeur s’est brusquement amplifiée. Nourrie par le journal local, Noticias de Mexico, elle a livré des secrets d’une conjuration qui serait ourdie par des Français et des créoles contre le gouvernement (se reporter à la colonne ci-contre « La France au Mexique »). À tout moment, des hommes armés risquent d’investir le Palais-National, de tuer des les dirigeants et de soulever la Nouvelle Espagne. De quoi mettre la capitale en ébullition. Car, ici plus qu’ailleurs, la population ne supporte plus le pacte colonial avec l’Espagne. Aussi, qu’il soit fictif ou non, le complot vient de révéler les tentions d’une ville qui vit sur une poudrière.
(p.447 09/1794)

Mexique, 26 novembre
Le vice-roi Branciforte s’inquiète de la diffusion de la propagande révolutionnaire dans ses provinces (idem aller à « La France au Mexique »). On vient de découvrir des jeux de cartes venus de Cadix et décorés d’images qui représentent la mort de Louis XIV, de Marie-Antoinette et de Mme Élisabeth. À première vue, cependant, ces jeux ne semblent pas de nature jacobine, et les scènes qu’ils représentent inspireraient plutôt de la pitié pour la famille royale. Mais le vice-roi se méfie tellement des Français, les qualifiant de « séditieux et propagateurs de semence infâme, qu’il décide de des sanctions contre les utilisateurs de ces jeux. Les poursuites judiciaires contre les Français soupçonnés de sympathie pour la Révolution seront renforcés.
(p.549 11/1796)

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Enfin, sur la photo ci-dessus, on peut voir une maison franco-mexicaine du village de Jicaltepec. On remarque « las banderas », symbole patriotique auquel les Mexicains vouent un culte très fervent. Les trois couleurs, vert-blanc-rouge, ont été, à mon avis, choisies comme propres aux valeurs républicaines. Rappelons-nous que les Révolutionnaires de 1789 ont failli adopter aussi le vert pour confectionner drapeau républicain français. Cependant, cette couleur leur rappelait « la couleur de livrée du compte d’Artois, le plus ahï des princes ». Et c’est pour cela qu’ils ont choisi le bleu qui faisait partie des couleurs de la Ville de Paris. Celles-ci « avaient déjà symbolisé les émotions populaires des siècles précédents »(Chronique de la Révolution, p.176). J’ai donc du matos pour mes futures réflexions. A+ !
*Les Français ont toujours été appelés au Mexique « los Galos » (les Gaulois). Donc, ça n’a rien a voir avec Vercingétorix et Cie.

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Histoire franco-mexicaine

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 5 juillet 2005

photo4.jpg(image d’un document appartenant aux fonds du Musée de la Vallée de Barcelononnette-Association Sabença de la Valeia fournie par sa directrice Mme Hélène HOMPS)

TRANSCRIPTION DE LA CONFÉRENCE « LES RELATIONS FRANCO-MEXICAINES…UNE LONGUE HISTOIRE » FAITE LE 10 NOVEMBRE 2004 À LA MAISON DES MÉTIERS D’ARTS DE MARMANDE (FRANCE) AVEC LE CONCOURS DE L’ »INTI, SECTION DE L’AMICALE LAÏQUE DE MARMANDE »

« Barcelonnette pour un enfant [mexicain] âgé de 8 ans était un mot magique,
un nom lié aux grands vacances d’été
passées en France, dans les Alpes de Haute Provence, pendant les années 1950.
Saint Pons, Jausiers, Le Sauze, La Madeleine…
Quelques lieux de randonnée qui longent la rivière de l’Ubaye. …»
(Jean MEYER, historien franco-mexicain, 1997.)

Cette conférence prétend faire connaître l’état des travaux de recherche sur l’histoire franco-mexicaine que j’ai réalisés au sein de l’ALHIM de l’Université de Paris 8.

Depuis deux ans, j’ai entrepris une tâche de révision de l’histoire mexicaine du point de vue de l’influence culturelle, idéologique et politique de la France sur Mexique qui aboutit à la rédaction de deux mémoires : une maîtrise sur L’influence française sur le Mexique du XIXème siècle : le rôle culturel, économique et politique de la France dans la construction du jeune Etat-nation mexicain et un D.E.A. sur Les aspects interculturels de la migration barcelonnette au Mexique : histoire mémoire et identité.

Ces deux recherches ont donné naissance à mon actuel projet de thèse, dont l’objet d’étude est la migration, l’installation et l’adaptation des Français originaires de la vallée de Barcelonnette au Mexique, immigration qui s’étend depuis la fin du XIXème jusqu’au début du XXème siècles.

En effet, après avoir parcouru les tissages de l’histoire franco-mexicaine j’ai décidé d’aller au-delà du simple décomptage des évènements historiques pour m’intéresser aux Français du Mexique, dont les leaders de la colonia francesa (colonie française) les Barcelonnettes. Ainsi, pendant le déroulement de mon enquête, j’ai pu alors découvrir l’existence d’une «association de descendants de français» fondée l’an dernier à Mexico sur un site Internet consacré aux expatriés français (Le Petit journal.com).

C’est ainsi que ces expériences m’ont amené à me poser les questions suivantes : de quelle manière l’histoire franco-mexicaine a agi pour qu’il existe des individus revendiquant une double appartenance culturelle d’abord mexicaine, puis française ? -A ce propos, selon Maurice PROAL et Pierre MARTIN CHARPENEL auteurs de L’Empire des Barcelonnettes au Mexique, le nombre de descendants de barcelonnettes vivant au Mexique est supérieur au nombre de d’habitants de la Vallée de l’Ubaye. Ces auteurs mettent l’accent aussi sur le fait que la ville de Barcelonnette est actuellement considérée comme la seule ville mexicaine de France-.

Intro : Le Mexique dans l’orbite culturelle de la France

Les Barcelonnettes du Mexique, à l’instar d’autres peuples, possèdent un événement originaire qui a marqué le début de leur histoire. Cet événement remonte à l’installation du premier immigré barcelonnette au Mexique, le célèbre Pierre Arnaud. Il fonda en 1821 le «magasin des 7 portes à Mexico». Cependant on peut se demander comment se put-il qu’un étranger ait pu fonder un commerce dans un pays venant de se secouer du joug espagnol, et surtout, étant jaloux de son indépendance ? La thèse la plus plausible des spécialistes de l’histoire franco-mexicaine semble être celle de la francisation ou afrancesamiento, attitude issue d’un profond sentiment francophile habitant la noblesse et les élites de l’ancienne Vice-Royauté de la Nouvelle Espagne du Mexique. Ceci permit l’installation de plusieurs immigrés français dans ce pays, avant même la fondation du magasin de Monsieur Arnaud.

En effet, d’après l’historien Mexicain Alfonso Alfaro, suite à la signature du traité d’Utrecht de 1713, l’Empire espagnol était passé des mains de la maison d’Autriche à celles des Bourbons, dont l’influence politico-culturelle s’étendit à tous les royaumes hispano-américains. Cet argument se voit renforcé par les constatations faites par des voyageurs-ethnographes, telles celles de Désiré Charnay qui, un siècle après, décrit ainsi le milieu afrancesaso et cosmopolite dans lequel vivaient les urbi mexicaines : «Nous avons dit qu’à Mexico le centre de la ville était européen, presque français. Dans les rues de Plateros, San Francisco, de la Profesa, del Espiritù Sant, etc., on entend souvent le français que l’espagnol ; presque tous les gens bien élevés parlent notre langue. Dans ces quartiers le paletot et la redingote dominent , le chapeau noir est bien porté ; les jeunes gens y sont mis à la dernière mode…» .

1. Origine des migrations françaises au Mexique

Dans ce contexte historique conditionné par les tendances culturelles francophiles des dirigeants du Mexique, que l’on appelle couramment l’afrancesamiento ou francisation, plusieurs vagues d’immigration se succédèrent. D’abord, ce fut le cas des migrants urbains, artisans ou commerçants qui suivirent l’exemple de Mr Arnaud : «Le système de l’auto-recrutement – c’est-à-dire l’appel, par ceux qui sont déjà installés à des parents ou amis- pouvait faciliter l’adaptation en Terre étrangère. Ce système joua pleinement pour les Barcelonnettes, depuis les collaborateurs des frères Arnaud, jusqu’à ceux qui quittèrent la Vallée après la dernière guerre [de 1870]» dit le notaire François Arnaud (1897). Il ne faut pas cependant croire que ce phénomène migratoire a pour seule source l’aventure du colporteur Pierre Arnaud. L’intérêt des Français pour le Mexique a coïncidé avec la diffusion à l’époque d’histoires sur l’existence de contrées «inexplorées» du continent américain, provenant des influences romantiques des arts et de la littérature.

Dans ce cadre, plusieurs migrants français commencèrent à voir dans le Mexique le nouvel Eldorado : «On dénombre au fil des témoignages [de voyageurs et d’explorateurs européens], des cuisiniers –payés à prix d’or et quelque peu escrocs, dit Madame Calderon de la Barca, toujours caustique-, des aubergistes –parfois pillés par les brigands qui infestaient les grandes routes-, chapeliers, cordonniers, pharmaciens, ébénistes, tous très appréciés pour leur sérieux et leur habilité, et un grand nombre de couturières et de coiffeurs, celles-là passant pour demander des prix exorbitants, ceux-ci coiffant surtout les hommes. Il y a ainsi un grand nombre de boutiques françaises à Mexico, notamment dans la calle de Plateros, l’actuelle rue Madero» (Claude DUMAS, 1985).

Aussi, d’après les travaux Jean-Christophe DEMARD (1997-2000), il y eût en parallèle une immigration française de type rural, laquelle se développa suite à l’adoption en juin 1822 d’un «projet de loi générale de colonisation, avec trente articles qui justifiaient les raisons économiques de la colonisation [agricole française au Mexique]» . Il s’agissait en effet de peupler les espaces inhabités du territoire mexicain afin d’y fonder des colonies agricoles qui se substitueraient aux populations indigènes, considérées en ce XIX siècle comme «oisives et improductives» : «Ce n’est que par le concours des étrangers que l’agriculture pourra prendre, au Mexique, tout le développement dont elle est susceptible…» ; «Toute politique se heurtait à l’hétérogénéité culturelle et linguistique que représentaient les trois millions d’autochtones –la moitié de la population du pays. Ces indiens constituaient un anachronisme et devaient disparaître… » . On peut aussi deviner dans ce projet des propos xénophobes visant à éliminer les autochtones indiens : « […] Le Gouvernement mexicain favorise ce mouvement [de coloniser avec des immigrés français] de tout son pouvoir, car il s’agit pour lui de refouler hors de son territoire les Indiens Apaches qui occupent actuellement les deux tiers de la Sonora…» .

Effectivement, il y eut un penchant pour la civilisation française (et ses hommes y compris) comme modèle, voire source de progrès à l’européenne. Le XIXème siècle mexicain est marqué par une politique nationale appelé La Réforma, laquelle accueillit des lois ( la Loi Lerdo de disparition des propriétés collectives, la Loi Juarez d’égalité de tous les citoyens aux yeux de la justice, et la Loi de nationalisation des biens ecclésiastiques) incarnés dans la Constitution de 1857. Cette constitution reflétait des tendances idéologiques d’inspiration française issues tant que du côté de l’évolution de l’héritage du despotisme éclairé des Bourbons que de celui de «la révolution parisienne des Trois Glorieuses (juillet 1830) et de l’épisode révolutionnaire de 1848 (Journées de février) ». Elle proposaient ainsi la création d’un Etat-nation à la française, dont la direction serait assurée par une classe bourgeoise et intellectuelle mexicaine qui, il faut le remarquer, était liée à «une classe de commerçants français et anglais» .

2. Œuvres réalisés par les Français du Mexique (sous l’influence des Barcelonnettes).

Certes l’aventure barcelonnette avait fructifié à tel point qu’ils devinrent la majorité d’exilés français au Mexique. Leur pouvoir économique, voire politique devint incontournable. D’après le professeur François Lecaillon de l’Université Paris I (Napoléon III et le Mexique), ils s’emparèrent du principal journal francophone, Le Trait d’Union, qui faisait partie de la presse française naissante : «… [il y eut] un article du 8 septembre 1849 (n°34) intitulé «L’Europe et l’Amérique», consacré à l’émigration –et dont l’esprit «colonialiste» mérite d’être souligné…» . De même, selon Patrice Gouy leurs commerces se constituèrent en un grand monopole à l’époque de la Réforme mexicaine, ils en tirèrent de tels bénéfices que cela leur permit de créer avec d’autres français du Mexique deux institutions : La Société de Bienfaisance et Prévoyance (1842) et Le Cercle français, ces associations leur permirent de se pourvoir d’une infrastructure sociale française dans leur pays d’accueil. D’un coté, la Société de Bienfaisance avait pour but de «soulager les malheureux, d’encourager l’union, l’ordre et l’économie». Le Cercle français de son côté, s’avérait être l’«institution incontournable pour que les Français du Mexique établissent des rapports avec l’élite dirigeante du pays» .

Grâce à ces institutions les Barcelonnettes parvinrent à s’insérer dans la vie nationale du Mexique. L’un des exemples le plus frappant, et que l’on peut considérer comme une lutte pour la reconnaissance de leurs droits communautaires, est celui de la défense des tribunaux de commerce. Le gouvernement de Mexico ayant demandé leur suppression, l’ensemble des représentants du commerce de cette ville signa un acte de protestation qui fut publié dans le journal français le Trait d’Union du samedi 6 octobre 1855. C’étaient majoritairement de noms de commerçants français-barcelonnettes qui figuraient sur ce document, ce qui laisse deviner le degré de pression exercée sur le gouvernement mexicain par la petite classe bourgeoise d’immigrés français: «Comme on pourrait déduire, de tels principes, qu’il serait de nos intérêts de supprimer les tribunaux mercantiles, nous déclarons de la manière la plus solennelle, que nous considèrions (sic) une pareille suppression comme une véritable calamité pour notre classe, et que, bien qu’on ne puisse pas dire que l’organisation actuelle des dits tribunaux soit parfaite, nous nous intéressons néanmoins, à leur conservation, car ils n’ont pas tous les défauts qu’on leur suppose, et ils ne laissent pas que de produire la plupart des avantages qu’on attendait de leur établissement ».

Ce genre d’événements reflétait l’importance des Français du Mexique. À en croire à certains des historiens de la Vallée de Barcelonnette du début du XXème siècle, tels que François ARNAUD, Pierre ARNAUD ou le franco-mexicain Auguste GENIN, les présidents mexicains, même les plus nationalistes comme Don Benito Juarez (1857-1877) ne pouvaient pas se passer de l’appui financier et technologique que ces étrangers pouvaient leur fournir. Pour sa part, un autre historien de la même époque, cette fois-ci américain, Henri B. PARKES (1939), nous rappelle que le poids de la présence française fut ressentie, notamment pendant la «dictature» du président Général Porfirio Diaz : «[il choisit comme ministre de l’économie et des finances José Yves Limantour], fils d’un aventurier français chercheur d’or en Californie et ensuite enrichi, plus aisément comme acquéreur de biens d’église pendant [l’époque du Président Juàrez ou] la Réforme, [qui] appartenait à cette classe de nouveaux créoles arrivés au Mexique depuis l’indépendance]» .

Ainsi, une «colonie française prospère» se développa au Mexique. Elle possédait en effet un réseau de grands magasins ou ««cajones de ropa» (maisons barcelonnettes) vendant en gros toute sorte de tissus de provenances étrangères ou indigènes et articles de Paris» . Ce commerce mènera les Barcelonnettes, dans un second temps, vers une participation à l’industrialisation de leur pays d’accueil : «… la statistique établie par le Temps du 10 mars 1892 [sur le chiffre des transactions avec le Mexique apparemment pas très important] ne se base que sur les marchandises importées, mais […] il faut tenir compte d’un autre facteur, celui de l’industrie française au Mexique et des produits qui y sont fabriqués sur place par nos nationaux. «Ces transactions-là, dit [Emile CHABRAND] avec raison, apparaissent pas à la douane, mais elles ont pour résultat d’amener aux mains des Français, en rémunération de leurs fabricats, des capitaux mexicains qu’ils rapportent en France, invariablement, après fortune faite. Les chiffres que nous indiquons démontrent que, dans tous les pays européens, c’est encore actuellement la France qui tire le plus fort enrichissement après l’Espagne.» Le petit montagnard de France, le Barcelonnette, comme on appelle là-bas, le fils de berger, d’artisan, de marchand, de douanier, de cultivateur, s’en va, sac au dos, la chanson aux lèvres, l’espoir dans le cœur ; il arrive à Mexico, y fait fortune, et après une longue absence, il revient vers ses montagnes natales…».

3. Répercussions

En effet, la mainmise de la classe commerçante franco-mexicaine sur l’Etat mexicain était tellement puissante que, comme il a été dit auparavant, elle intervint dans les affaires politiques du Mexique. Un exemple qui peut illustrer le mieux ce pouvoir acquis par l’oligarchie française est l’attitude prise par la colonie française lors du conflit franco-mexicain des années 1860 appelé La Guerre d’Intervention. Rappelons-nous que le prince-président, puis empereur, Napoléon III était au pouvoir. On sait que sa politique extérieure était imprégné d’un esprit fort colonialiste, dont le but principal visait la conquête de nouveaux territoires qui pourraient lui ouvrir de nombreux marchés de matières premières : «Depuis longtemps l’empereur s’intéresse de près à l’Amérique centrale : exploitation des ressources agricoles et minières, canal transocéanique, marché d’exportation pour les produits industriels français, etc. Par ses dimensions et par l’importance de ses richesses potentielles le Mexique paraît tout naturellement désigné pour attirer les investisseurs et offrir aux manufacturiers français matières premières et débouchés. …» . Ainsi, lorsque des plaintes de nombreux Français du Mexique, qui avaient été affectés par les guerres intestines mexicaines provoquées par l’adoption de la politique libérale plus haut décrite, parvinrent aux oreilles de l’Empereur, celui-ci décida de s’associer à des exilés conservateurs-monarchistes, dont un ami d’enfance de l’impératrice Eugénie, Miramon, afin d’occuper le Mexique et d’y installer une monarchie à la tête du couple princier de la maison des Habsbourg, Maximilien d’Autriche et Charlotte de Belgique (ce qui sera un échec se terminant par l’exécution de cet empereur du Mexique imposé aux Mexicains). Les Français du Mexique y jouèrent un rôle tantôt d’opposants à l’invasion, tantôt de partisans du régime monarchique lorsque l’occupation du pays par les troupes de la mère patrie fut imminente : «Journal des Barcelonnettes le Trait d’Union n’était-il pas de tendance libérale quand Napoléon III allait libérale quand Napoléon III allait choisir l’alliance avec les conservateurs ?…» . Ce propos que l’on peut retrouver dans l’ouvrage de François Lecaillon «Napoléon III et le Mexique», fait allusion à l’attitude ambiguë de la colonie française qui profita des troubles, toujours en se rangeant du côté le plus bénéfique pour ses intérêts financiers. Pendant cette période les Barcelonnettes «surent bénéficier, en raison de leur origine, des nouveaux marchés qu’offraient l’armée et la cour impériale» . Or, lorsque les lois impériales s’avérèrent être inadaptés au contexte mexicain, voire impopulaires, l’occupation française devint un handicap : «Je transmets à Votre Excellence le texte et la traduction du décret du 10 février de cette année […] Le mécontentement des négociants [français] des ports de ce que le nouveau tarif [instauré par ce décret] leur enlevait un énorme privilège, celui de ne payer pour les marchandises destinées à la consommation de leur résidence que les droits principaux…» Ce genre de manœuvres sera, d’ailleurs, l’une des causes du gommage de la présence française au Mexique de l’historiographie de ce pays au moment de la Révolution nationaliste de 1910.

D’un autre côté, si l’on écarte un peu des enjeux politico-économiques, on peut découvrir que le dynamisme et l’implication des immigrés-français barcelonnettes dans les affaires mexicaines élevèrent la colonie française au rang de communauté «l’une des plus élégantes, de plus sympathiques et de plus raffinées» parmi l’ensemble de groupes étrangers. Ces propos, extraits par Claude DUMAS de Lille III d’un journal mexicain de l’époque, nous révèlent ce que je tiens à appeler «le rayonnement de la culture française au Mexique», -malgré les réticences que les historiens spécialistes du Mexique pourraient avoir à cet égard- . En effet, je vois dans la manière dont la présence française s’est affermie, la naissance superstrat culturel français chez une partie de la nation, ou des mexicaine(s), à savoir l’adoption de certains traits culturels apportés par les immigrés barcelonnettes : «… la colonie française a su prendre une place très honorable sur le marché commercial du Mexique… […] Cela leur serait déjà un titre suffisant pour mériter la reconnaissance de la mère-patrie ; mais nos nationaux ont fait mieux, ils ont su se faire aimer par la nation mexicaine toute entière et ils sont parvenus à effacer dans le cœur de son peuple les justes ressentiments qu’avait pu y faire naître la fâcheuse guerre d’Intervention française… » ; «… le Lycée français compte à présent plus de cent quatre-vingt-dix élèves français et mexicains. […] Les jeunes français y apprennnent leur langue sans être forcés de quitter leurs familles pour aller en France ; les jeuens mexicains, à notre contact, prennent nos mœurs, nos habitudes, notre esprit ; en étudiant notre langue, ils apprennent à admirer la France dans ses luttes pour la civilisation et la liberté ; ils retiennent les noms qu’elle vénère, et plus tard, ils seront les soutiens de l’esprit franco-latin…»

Outre l’éducation à la française, le développement financier et industriel franco-barcelonnette au Mexique a laissé des traces, par exemple, dans l’architecture de leurs grands magasins ou de leurs usines. Mais ce qui est le plus frappant est de constater que cette «âme française» se soit introduite même dans l’imaginaire d’une grande partie des citoyens mexicains, notamment pendant l’époque du Président Diaz (1877-1910). A ce propos, des rapports diplomatiques de la Légation de France au Mexique nous rappellent que l’Etat mexicain sous Diaz mena la reconnaissance de la présence de la colonia francesa jusqu’au point de lui permettre de célébrer la Fête du 14 juillet à Mexico même. Cette fête, selon un rapport de 1919, était autre fois «presque une fête nationale» . Ce phénomène d’adoption des traits culturels du groupe étranger accueilli était associé au fait de la dépendance économique mexicaine des puissances étrangères, principalement de la France : «[il existe] une colonie que nous ne voyons pas figurer dans nomenclature officielle [, dit Monsieur Delombre, député des Basses Alpes dans un discours prononcé à l’Assemblée Nationale en 1904,] –et je doute que le cours de géographie si remarquablement fait à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales en tienne compte : c’est le Mexique.» Le discours que nous venons d’entendre, nous éclaire sur l’existence d’un «Etat français» dans le même Etat mexicain. On peut se demander donc si c’était pour cette raison que le Ministre Limantour, dont on a parlé plus haut, représentait un danger pour le Mexique du Générale-Président Diaz. Selon Henri B. PARKES (1939), il convoitait la présidence de la République, dessin auquel les représentants du peuple s’opposèrent bien évidemment. Limantour se chargea toutefois de «sauvegarder les intérêts [étrangers] des risques auxquels la révolution [commencée en 1910] les exposait» , car il faut souligner que : «L’épargne française [jouait à cette époque] un rôle important dans le développement de l’industrie mexicaine, à l’abri d’un système protecteur décrété par un gouvernement intelligent et progressiste[!] […] : les Français de manquèrent pas le bateau. La fondation du fameux Palacio de Hierro en 1891, ce «Louvre» ou ce «Bon marché» de Mexico, peut être le symbole, mais elle avait été précédée par la Compania Industrial de Orizaba (tissus et filés de coton) et par El Buen Tono, la célèbre fabrique de cigarettes qui acquit le premier dirigeable que l’on vit à Mexico pour présente sa publicité.» . Tout ceci avait aussi aboutit à la maîtrise de l’un des piliers de la souveraineté d’un Etat-nation, à savoir le système bancaire national, dont les Français-barcelonnettes contrôlaient la Banque de Londres et Mexico qui s’occupait avec la Banque nationale de l’émission su papier monnaie .
4. Liaison passé-présent.

Enfin, malgré le bouleversement social provoqué par la Révolution mexicaine de 1910, dont l’essence était de mettre en valeur le nationalisme, et malgré aussi le tarissement du courant migratoire à cause de la guerre 14-18. Il existe aujourd’hui tout un patrimoine matériel et humain qui nous rappelle ce qui fut autrefois la civilisation-franco mexicaine : «…On estime que 10% des migrants sont revenus au pays. 55 familles ont fait construire de belles demeures, donnant à Barcelonnette une allure d’une ville d’eau, et un cimetière aux tombes somptuaires. Les 90% restants, peut-être 10 ou 12 000 personnes, sont restés au Mexique et sont devenus Mexicains. On retrouve parfois leurs noms dans la politique, le spectacle, les finances ou l’Eglise, preuve d’une parfaite assimilation. […] Aujourd’hui à Barcelonnette, le Mexique est du passé, la vallée peut vivre sa propre identité, sans avoir à recourir la migration. L’effet de miroir est terminé. Le Mexique n’es plus qu’une saga alimentée à Barcelonnette par l’Avenue Général Porfirio Diaz, le camping Tampico, les villas Maguey, Tapatia, Morelia ou Puebla, la plaque de marbre frappée à l’aigle mexicain…» .

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Le Mexique creuset ou assimilateur de cultures ?

Posté par nouvellefrancemexiquefrance le 1 juin 2005

photo3.jpg(photo appartenant aux fonds documentaires du Musée de la Vallée de Barcelonnette)

L’INTÉGRATION DES CITOYENS ET DES ÉTRANGERS DANS LA « RÉPUBLIQUE MÉTISSÉE » : Le Mexique creuset ou assimilateur de cultures ?
(CONFÉRENCE DONNÉE AUX JOURNÉES D’ÉTUDES SUR « L’ESPAGNE ET L’AMÉRIQUE LATINE : FLUX MIGRATOIRES DU XIXÈME AU XXIÈME SIÈCLE » UNIV.PARIS8-INSTITUTO ORTEGA Y GASSET-COLLÈGE D’ESPAGNE, CITÉ INTERNATIONALE UNIVERSITAIRE DE PARIS : 04/06/2005)

Cet exposé fait partie d’une recherche sur «l’étranger et son histoire comme parties intégrantes d’un État-nation républicain». Nous partirons du «cas de la migration des Barcelonnettes au Mexique» pour penser la question de la place des minorités (étrangères) dans un État-nation comprable à la République française : à savoir une république représentative, démocratique et, surtout, garante des libertés de l’individu.
Le phénomène migratoire des Français de Barcelonnette s’est produit quelques années après de la naissance du Mexique indépendant de l’Empire espagnol (1821) et a duré tout au long du XIXème pour se prolonger jusqu’aux années 1930. L’existence encore aujourd’hui d’un groupe de «Mexicains de souche française désireux d’entretenir des liens aussi bien entre eux qu’avec leurs origines» -propos d’une des quelques associations qui s’intéressent à « récupérer la mémoire des Français du Mexique » – nous amène à cette question : comment peut-on intégrer l’étranger dont la culture d’origine ne fait pas partie de celles qui composent l’État-nation ? Si oui, comment son identité rejoindrait celles qui ont constitué historiquement la nation ?

LE «NOUS» MEXICAIN et LA «CRÉOLISATION»

La res publica mexicaine
L’actuelle Constitution des États Unis du Mexique, promulguée le 5 février 1917 par le Congrès de l’Union , instaure dans ce pays une «république, représentative, démocratique et fédérale» . Cette organisation sociale et politique des habitants du territoire mexicain est issue d’une longue tradition républicaine composée d’us traditionnels et d’emprunts occidentaux qui avaient déjà été institutionnalisés dans les constitutions de 1824 et de 1857, en dépit de quelques «problèmes d’articulation du pouvoir» (conflits entre le maintien des us et coutumes traditionnels et l’application d’une jurisprudence instaurant l’égalité républicaine).
La constitution de 1917 reflète en effet l’unité d’un peuple souverain qui, selon Jorge Carpizo (?), «s’est progressivement formée tout au long de l’histoire, et qui en tant que nation, se projette dans l’avenir, mais sans oublier son passé et encore moins son présent» . Nous verrons par la suite que ce peuple mexicain, qui «se projette dans l’avenir», existe à partir du désir d’adhérer à un projet économique, politique et social dans lequel les individus partagent des valeurs et des intérêts communs .
La place des desseins des habitants du Mexique
De fait, tout au long de son histoire, la République mexicaine a vu cohabiter en son sein des individus appartenant à des groupes ethniques très divers : nations d’indiens, barrios de sang-mêlé (mestizos y castas), cités de blancs (españoles y criollos) et des étrangers européens ou asiatiques (foráneos o forasteros). De cette manière, après son accès à l’indépendance en 1821, le Mexique n’a jamais cessé d’être la scène de nombreuses luttes des classes. Dans les divers conflits opposant les habitants du pays, on distingue les buts de chaque couche de la population. Tout d’abord ceux des notables «grands propriétaires terriens, industriels et intellectuels» cherchant à accroître leur pouvoir économique et politique ; ensuite ceux des masses d’employés ou de paysans appelés jornaleros ; puis ceux des populations indiennes jalouses de leurs «propriétés et droits traditionnels» ; auxquels s’ajoutent enfin ceux des immigrés artisans, commerçants et industriels représentant l’espoir de progrès pour un État-nation en plein développement .
Cependant ces groupes, apparemment incompatibles entre eux, ont vu certains de leurs objectifs converger vers la formation d’un État-nation au fur et à mesure que le projet républicain mexicain les impliquait. Cela a été le cas par exemple lorsque la constitution de 1821 accorda aux «indigènes» l’égalité vis-à-vis des autres couches de la population, devenant ainsi des citoyens «au moins sur le papier». La constitution de 1857 proclamait l’adoption du libéralisme comme la voie à suivre par les gouvernements mexicains, régime économique et politique dont bénéficièrent les entrepreneurs mexicains et étrangers : «liberté de presse, de croyances, d’enseignement, d’expression, etc.» . En revanche, elle élevait au rang d’articles constitutionnels les droits de l’homme afin de réduire les inégalités et de combattre les abus du pouvoir .
En dépit de l’opposition que ce dernier texte a rencontré auprès des sociétés traditionnelles (nations d’indiens aux droits coutumiers et de propriété très anciens) et des milieux conservateurs (descendants des conquistadors blancs nostalgiques de l’ancien régime colonial), les élites mexicaines éclairées surent «maintenir tous les principes de la politique moderne et de toutes les institutions de la Constitution» . On peut repérer dans l’œuvre de François-Xavier Guerra (1985), Le Mexique de l’Ancien Régime à la Révolution, que durant le régime démocratique du président Juarez (1858-1876), et notamment pendant celui du «dictateur» Porfirio Diaz (1876-1911), les alliances scellées entre les différents chefs des groupes de mexicains jouèrent un rôle important dans l’acceptation de ce qu’il appelle la «fiction de l’État-nation et du peuple mexicain».
La consolidation du socle républicain
Le terme de «fiction» employé par François Guerra nous renvoie à ce produit historique d’une organisation mexicaine ayant une ressemblance, voire un rapport étroit avec la res publica cristiana de nos sociétés occidentales. Annick Lempérière (2003) est parvenue à déceler une complexe organisation entre des individus et des groupes de mexicains qui évoque la maxime selon laquelle le «pouvoir républicain naît à partir de la cession d’une partie de notre souveraineté». En effet, depuis l’époque coloniale (1521-1821) les individus cédaient une part de leur souveraineté patriarcale pour constituer de groupes de vecinos (citoyens). Je la cite longuement :
«…le statut de vecino, surtout s’il n’est pas acquis par naissance, dépend de relations d’interconnaissance confirmées par le passage du temps ; on le prouve grâce à des témoins, de même que l’usage ancien et constant d’une parcelle lorsque le titre de propriété fait défaut. Le statut de vecino n’est pas lié à l’origine ethnique (les Indiens et les castas [ou sang-mêlé] en font tous ostentation dans leurs requêtes), ni à l’appartenance à une catégorie socio-économique élevée : ces variables sont ici parfaitement indifférentes. La vecindad confère le privilège de participer aux bénéfices du bien commun et de l’utilité : la jouissance « tranquille et pacifique » d’un bien ou d’un droit dont la possession est légitimée par l’usage et la coutume, et qui produit une utilité…»
Dans cet esprit, les vecinos se soumettaient en échange aux droits de la collectivité, celle-ci se pliait en même temps aux codes de la cité afin que l’échevin puisse résoudre des litiges entre vecindandes. Cités et vecidandes reconnaissaient une autorité suprême, la Couronne castillane, qui leur accordait des faveurs et une protection contre l’ennemi étranger, sans que pour autant elle puisse «s’emparer sans « juste cause », des fonds publics ou de la fortune des particuliers» .
Bien que cette forme d’organisation sociale «n’ait jamais retrouvé le rôle politique qui avait été le sien» , l’enracinement de la république et du fédéralisme inscrits dans la Constitution de 1917 (évoqués plus haut) en tant que régime de cohésion nationale prouve bien l’adhésion des Mexicains à un projet de vie commune, ceci en dépit de leurs différences ethniques ou culturelles :
«Article 40.- C’est la volonté du peuple mexicain de se constituer comme une République représentative, démocratique et fédérale. Celle-ci est composée d’États libres et souverains dans tout ce qui a trait à leur régime intérieur, mais qui se trouvent unis dans une Fédération établie selon les principes de cette loi fondamentale.»
Le rôle des symboles
Le contexte politique et social, que nous venons d’énoncer, nous permettra de comprendre cette «synthèse» ethno-culturelle qui s’est réalisée dans l’État-nation mexicain. Les historiens, les littérateurs et les philosophes mexicains parlent de leur pays comme un «peuple métis», dans une acception qui fait référence au mythe de la naissance du premier mestizo (métis) suite à l’union entre un conquistador, Ferdinand Cortès, et une indigène mexicaine, Malintzin ou La Malinche : «lorsque le premier métis de sang espagnol et indigène est né, notre nationalité a été couvée avec lui» (traduction).
Néanmoins, les historiens mexicains modernes tels que Luis Gonzalez y Gonzalez (2001) ont délaissé ce mythe pour avancer qu’au Mexique «il n’existe point de métissage ethnique et culturel parfait» . À ce propos, Eric Jauffret (1986) nous éclaire sur la manière dont l’union des habitants du Mexique s’est produite : «Les plans, les idées, les principes, les textes ont des vertus rédemptrices, sont des bibles, des évangiles» . En effet, le projet de société proposé par les lois issues des milieux éclairés mexicains a acquis à travers le temps un caractère «sacré», programme étatique et national teinté d’un «messianisme» conférant un ordre à l’ensemble des habitants du pays. Ainsi, la source de l’unité étatique et nationale mexicaine s’avère être le produit d’une alliance établie entre une unité étatique et les citoyens. Ce pacte incarné dans les constitutions du Mexique, notamment dans celles de 1857 et 1917 , serait selon Jauffret une sorte de «nouvelle alliance» qui arracherait les Mexicains de l’ancien régime féodal et théocratique (existence encore à cette époque de rapports de pouvoir au caractère féodal et d’états de dépendance vis-à-vis des institutions ecclésiastiques dans certaines provinces éloignées des métropoles).
En conséquence, une «religion de la patrie» a vu le jour au Mexique grâce à la puissance que représentent les idées républicaines d’égalité, de démocratie et de liberté. Celles-ci se sont matérialisées en des symboles «vénérés» par tous ceux qui adhérent au pacte républicain mexicain indépendamment de leur origine ethnique (blanche, indienne ou métissée) : drapeau, hymne, héros issus de la mythologie aztèque.
L’adhésion des étrangers à la res publica
Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi le Mexique a connu, tout au long de son histoire, l’installation de quelques groupes d’étrangers, principalement d’hommes venus d’Europe tels les Barcelonnettes. Le projet républicain mexicain envisageait depuis la Révolution d’Indépendance (1821) d’inclure dans la communauté nationale des «étrangers capables d’instruire les Mexicains avec leurs sciences et leurs arts» pouvant contribuer au développement du pays : « 10° Que no se admitan extranjeros, si no son capaces de instruir y libres de toda sospecha… » .
Plusieurs étrangers ayant répondu à cet appel profitèrent des conditions sociales et politiques d’ouverture, apparemment idéales, que la République mexicaine libérale assurait (?):
«Malgré son archaïsme, le Mexique s’avérait donc riche en potentialités. […] Le cas des Barcelonnettes – les premiers d’entre eux ayant débarqué vers 1840 – reste également célèbre : se lançant avec habileté dans le commerce, ils s’enrichirent si bien qu’ils drainèrent vers leur pays d’adoption des familles entières des vallées du Queyras et de l’Ubaye, toutes désireuses de réussir à leur tour la fortune de leurs parents ou de leurs voisins…» .
Cette arrivée de vagues d’immigrés français s’inscrit tout à fait dans un cadre républicain d’intégration. Autrement dit, il y a eu un pacte de coopération pour réussir un projet commun (faire vivre – ou vivre dans – un régime libéral) entre le Mexique et ses immigrés (français), à savoir précisément, l’«enrichissement» dont jouiraient ces derniers et l’utilité pour l’État mexicain (pouvoir en retour développer l’économie du pays) .
Sur la base de ce contrat, nous tenterons d’analyser la façon dont les Barcelonnettes ont intégré la structure de la République mexicaine. D’abord, il leur fut permis durant la fin du XIXème siècle de se regrouper en un corps appelé colonia francesa (communauté française) . Selon certains auteurs tels que Patrice Gouy (1980), cette colonia jouissait d’une participation dans la vie de la cité moyennant une contribution au développement des infrastructures commerciales et financières de l’État-nation mexicain.
Ensuite, la législation et la constitution mexicaines atteignirent un degré d’ouverture tel qu’elles conféraient des droits aux étrangers quasi équivalents à ceux dont jouissaient les Mexicains : exercer un métier ou posséder une entreprise rendant des services utiles à la communauté . Cela nous rappelle le point traité plus haut et la manière dont le statut de vecino était accordé aux membres des communautés mexicaines. Les Barcelonnettes ont été en quelque sorte reconnus vecinos de la République mexicaine de par leur présence utile sur le territoire .
Puis, cette inclusion des étrangers français-barcelonnettes dans le corps social de la république a permis au fil du temps la «fusion totale» de leur vecindad dans l’ensemble des communautés composant le Mexique. C’est ce que l’on peut découvrir en parcourant les documents diplomatiques et les témoignages de l’époque (François Arnaud, Emile Chabrand, Aguste Génin, Émile Charpenel). Des témoignages contemporains nous éclairent aussi sur la nature de la cohabitation entre autochtones et étrangers :
«Les membres de la Colonie française n’avaient jamais constitué la majorité des étrangers au Mexique, mais l’influence française était solidement établie, ce qui représentait un gros appoint pour les industriels et commerçants « Barcelonnettes » : influence d’ordre économique mais aussi d’ordre littéraire, artistique et moral» .
Une république métissée, ou plutôt créolisée
Certes, nombreuses sont les œuvres qui parlent de l’importance de l’influence culturelle de la France impériale sur l’Amérique Latine. Il ne faut cependant pas oublier la manière dont le cadre républicain mexicain fait abstraction de la culture ou des cultures présentes sur le territoire pour créer une société créolisée . En effet, le groupe national mexicain fut, tout au long du XIXème siècle, une société multiculturelle, composée à la fois d’héritages autochtones (amérindien et espagnol) et d’emprunts culturels français (francisation ou afrancesamiento de ses élites intellectuelles et politiques et présence de nombreux immigrés européens), mais qui tentera de les rassembler dans un projet commun : à savoir l’instauration un modèle républicain «cristallisé autour des principes de 1789» .
La thèse du métissage culturel comme fondement de l’État-nation mexicain est alors écartée par celle selon laquelle c’est l’existence d’une union idéologique des habitants du Mexique qui prédomine. Il y a eu en effet une cohésion renforcée des «sujets» de l’État mexicain suite aux luttes sociales (période révolutionnaire de 1910 – 1919), phénomène qui a abouti à la promulgation de la constitution de 1917 : «Ceux qui veulent appartenir au peuple mexicain sont obligés de maintenir la tranquillité et l’ordre publics, ainsi qu’ils doivent coopérer au développement des institutions […]. En somme, il faut qu’ils puissent contribuer à l’essor du pays» .
Du groupe étranger au groupe national
Durant ces luttes sociales, les étrangers, et principalement les Français, se trouvèrent en quelque sorte impliqués dans les conflits qui opposaient les masses mexicaines (paysans et ouvriers) à leurs dirigeants (membres de l’oligarchie financière et industrielle, politiciens «corrompus par le pouvoir»). Ce fut le cas par exemple des Français installés dans la région du fleuve Nautla (État de Veracruz). Parmi ceux-ci, il y avait des hommes qui, étant complètement intégrés dans la vie de la cité, déclaraient à leur agent consulaire : «s’être engagés dans la politique du Mexique et qu’ils ne pouvaient pas servir deux pays à la fois» – ceci afin de ne pas venir combattre en France lors du conflit de 1914-18 -. Dans le but non avoué de ne pas participer à la mobilisation, ces propos illustrent la conséquence logique de convergence d’intérêts sociaux, voire politiques, des immigrés français(-barcelonnettes) et du le reste des habitants de ce pays .
Les peuples composant la nation mexicaine et les groupes étrangers s’étaient alors retrouvés au nom d’un but commun, celui de pouvoir travailler et de vivre dans un état de droit : «C’est dans cet immense creuset de la Révolution, mais aussi du travail et de la solidarité que les descendants des Français devinrent définitivement Mexicains» . L’union d’hommes aux origines culturelles diverses provoquée par la révolution de 1910, lutte commune pour un droit à la terre et au travail, scella ce que Jean Christophe Demard (2002) appelle «l’intégration politique des Français du Mexique».
Notre pensée rejoint donc celle de Demard pour tenter d’expliquer ce que plusieurs auteurs considèrent être la «mexicanisation» de la colonie française. Il s’agit d’un processus à caractère essentiellement économique et politique, déclenché d’un côté par la préservation d’un territoire-espace vital (représenté par la défense des propriétés ou du patrimoine accumulé pendant le séjour dans le «pays d’accueil ») ; de l’autre, par le maintien d’une bonne entente avec certains des autochtones qui, friands de nationalisme et/ou xénophobes (les revolucionarios), attribuaient la cause des maux du pays aux étrangers et à leurs descendants «mexicains» .
Quant à ce dernier point, il ne faut pas oublier cette révolution débuta avec la chute d’un des représentants de la classe de «colons étrangers» associés à l’élite afrancesada, le Ministre Limantour. Celui-ci avait été écarté de la course pour la présidence de la République mexicaine de 1900 compte tenu de ses origines : «Baranda [le ministre de l’éducation], sans doute d’accord avec Diaz, fit remarquer que Limantour, fils de Français, n’était pas qualifié légalement pour la présidence de la république»
L’esprit de ce contexte peut être saisi à travers les divers dossiers diplomatiques du Quai d’Orsay qui décrivent la façon dont plusieurs ressortissants étrangers ont été en quelque sorte contraints de respecter les nouvelles règles de la république, voire de prendre part aux changements politiques et sociaux du Mexique :
«Pour ce qui concerne l’article XIV, il est certain que les nombreux Européens établis au Mexique ont plus d’intérêt à leur insertion que les très rares Mexicains qui vivent en Europe. Ils se sont en effet, et peuvent d’un jour ou l’autre se trouver sous le coup de réquisitions si les guerres civiles à peine terminées recommencent dans ce pays, sous le coup de réquisitions et d’emprunts forcés, beaucoup plus fréquents que ceux auxquels les populations sont exposées de l’autre côté de l’Atlantique. …»
Par ailleurs, les réformes nationalistes entamées par les gouvernements révolutionnaires proposèrent aux habitants du Mexique un modèle de «nation à la française» . L’article 27 de la Constitution de 1917 rétablissait en effet la souveraineté mexicaine au détriment de l’«omniprésence étrangère» : «le capital étranger sera toujours le bienvenu pourvu qu’il reconnaisse les droits économiques des ouvriers et qu’il n’aspire pas à posséder d’autres privilèges que ceux du capital mexicain» . Cette démarche engloutit les Barcelonnettes économiquement et socialement intégrés qui finirent par mettre de côté leur appartenance nationale d’origine afin d’adopter les nouvelles valeurs de la société d’accueil (dans laquelle ils devaient ou voulaient rester).
Autrement dit, la cohésion des peuples autour d’un pouvoir central ou État, étudiée au début de cet exposé, fut en quelque sorte renforcée par ces transformations faites à la res publica mexicana lors de la Constituante de 1917, et puis, nous le verrons par la suite, par les politiques adoptées par les gouvernements post-révolutionnaires. De cette manière, les vecinades cédant une part de leur souveraineté à cette «autorité suprême» (pouvoir central constitutionnel) ont assuré l’existence d’une «nation mexicaine». La vecindad formée par la colonie française-barcelonnette entraînée par ces évènements a dû donc aussi céder ses pouvoirs en tant qu’organisation autonome du point de vue économique, sociale, voire politique pour pouvoir continuer d’exister dans le «pays d’accueil» :
«Le petit cercle « Barcelonnette » proprement dit garde encore une certaine individualité, pourtant il se fond lentement dans le groupe français qui reste organisé dans l’ensemble, comme il l’était avant le conflit mondial 1939-1945 ; mais ce groupe va tendre lui-même, sous l’impulsion des nécessités juridiques et économiques, à s’identifier de plus en plus au monde mexicain.»
Un État-nation républicain idéal ?
Toutefois, l’État nation mexicain, comme d’ailleurs la plupart des États-nation du XXème siècle, connut dès les années 1920 jusqu’aux années 1950 un courant politique que j’appelle «assimilation à la nationalité mexicaine». Ceci se fit dans l’esprit des décrets promulgués qui cherchaient à obtenir l’homogénéisation culturelle et sociale du Mexique. Ainsi, par exemple, au niveau de l’instruction publique le mot d’ordre fut : «il faut « essayer l’unification de toutes les races dans le pays par le moyen de l’éducation »» -.
Certaines de ces lois visaient en effet à démanteler les noyaux communautaires étrangers du Mexique et à en finir avec l’influence culturelle, économique et politique (lois de 1931 et de 1935 de restriction du séjour des étrangers) qu’ils étaient parvenus à développer pendant l’époque libérale (fin XIXème siècle) décrite plus haut. Quant à ce dernier point, il faut préciser qu’il s’agissait d’une politique de nationalisation des biens et des esprits, touchant non seulement les vecindades d’étrangers, mais aussi les peuples autochtones .
Ainsi, il était difficile pour les Barcelonnettes de rendre compatible leur qualité de ressortissants étrangers avec la naissance du nouveau nationalisme mexicain, d’autant plus que les gouvernements de ce pays avaient entrepris la (re-)définition de la citoyenneté tout en restreignant à l’extrême les libertés des «résidents étrangers» : « »Les immigrants ne pourront se consacrer qu’à l’agriculture, l’industrie et au commerce d’exportation ». Les dirigeants des maisons de commerce françaises sont théoriquement en infraction» . Cet article de la loi sur l’immigration de 1935 (article n°87) repéré par Raymonde Antiq-Auvaro (1992) fut, selon elle, l’élément qui persuada quelques membres de la «classe dirigeante» de la colonie de choisir la nationalité mexicaine lors de la suppression de la double nationalité. On peut donc concevoir que ceux qui ne faisaient pas des «privilégiés» étaient confrontés à ce même dilemme : «l’exercice des professions libérales est interdit aux étrangers sur le territoire national sauf cas exceptionnel d’utilité notoire» (article n°34).
Certains débats au sein des écoles de sociologues et de politologues de l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM) soutiennent la thèse de l’existence au sein même de la nation mexicaine contemporaine d’une «structure étatique qui ne fait que rassembler des collectivités très diverses, en gommant leur diversité culturelle et ethnique au profit d’une nationalité unique» . À partir de ce postulat, on peut affirmer à l’instar de Raymonde Antiq-Auvaro que ce fut ce contexte politique qui a imposé au Français-barcelonnette d’embrasser la nationalité mexicaine, cela afin d’«agir au mieux des intérêts de leur entreprise».
Toutefois, nous avons pu observer dans l’histoire collective de ces migrants que le processus de «mexicanisation» de la colonie française-barcelonnette a été le résultat d’un compromis acquis avec leur terre d’accueil, pacte issu du tissage de liens sociaux par le biais du travail. Ceci est un phénomène que nous définissons ainsi : famille et sources de revenus font partie de leur «attachement» à l’État mexicain :
«…La législation mexicaine n’est pas moins libérale en ce qui concerne les entités morales juridiques ; toutes celles qui se constituent conformément aux lois de la République sont mexicaines pourvu qu’elles aient leur domicile légal au Mexique. Les personnes morales étrangères jouissent des mêmes droits que leur confèrent les lois de leur pays à moins que celles-ci ne soient contraires à celles de la République. Les étrangers comme les personnes morales étrangères sont soumises à la juridiction des tribunaux mexicains à l’exclusion de toute intervention étrangère et jouissent des mêmes garanties que les Mexicains.»

En effet, l’une des valeurs de la tradition républicaine mexicaine a été d’assurer un bon accueil aux étrangers : «les esclaves retrouveront leur liberté à leur entrée sur le territoire mexicain» ; «tous les étrangers bénéficient de la protection de leurs droits fondamentaux (droits de l’homme)» . Bien évidemment, seuls les droits relatifs à la citoyenneté leur étaient refusés, mais les étrangers économiquement et socialement insérés, tels les Barcelonnettes, ont toujours eu de la part de la communauté politique mexicaine des appels constants à rejoindre la communauté des Mexicains.

Des exemples de l’ouverture du droit à la nationalité au Mexique se trouvent un peu partout dans la législation mexicaine, on peut constater par exemple que « la loi du 28 mai 1886 aussi bien que la Constitution fédérale [de 1857] offrent toutes les garanties aux étrangers qui veulent conserver leur nationalité et les plus grandes facilités à ceux qui veulent se faire conférer la nationalité mexicaine …» . Il faut remarquer aussi que la Carta Magna de 1917 nous rappelle dans ses articles 30 à 33 la possibilité pour les résidents étrangers d’accéder à la citoyenneté mexicaine s’ils sont «respectueux des lois et de la Constitution». Sur ce point, Dominique Schnapper (1997) avance au sujet des sociétés modernes que «toute organisation nationale prévoit que l’étranger puisse se voir reconnaître le droit d’entrer dans la communauté politique moyennant le respect d’un certain nombre de conditions que fixe l’Etat» .

Une intégration politique, pas une assimilation culturelle

Les descendants des barcelonnettes renoncèrent donc en partie à leur qualité de Français pour bénéficier des avantages accordées avec l’entrée dans la communauté politique mexicaine. Que s’est-il passé au niveau de leur appartenance culturelle? Certes, le courant nationaliste mexicain, en s’appuyant sur le modèle du nationalisme à la française, a essayé au début du XXème siècle de «gommer la diversité culturelle et ethnique du pays qui aurait pu représenter une mosaïque de nations» . L’État-nation fit un grand effort pour réussir à faire un brassage culturel, mais cela n’a pas effacé «la mémoire et les repères précieux pour l’équilibre [socio-culturel] des Barcelonnettes et des autres Français du Mexique» .

Sur ce dernier point, l’historien Jean Christophe Demard illustre bien la manière dont le processus de mexicanisation de la communauté française de la région de Nautla (San Rafael & Jicaltepec, État de Veracruz) s’est fait. Je le cite longuement :

«Si l’on peut dire que l’intégration politique s’est faite dans le creuset de la Révolution, l’intégration culturelle s’est faite beaucoup plus lentement…
…Arturo THEUREL, né en 1915, semble résumer en lui-même toutes ces mutations :  » J’ai beaucoup de sang français dans mes veines et j’en suis fier, mes parents m’ont appris la langue française et le patois de Champlitte, et j’aime parler cette langue à chaque fois que cela m’est possible ; mais si un jour, s’il y avait un conflit avec la France, il n’y a pas de doute pour moi, je serais Mexicain ».»
Pour conclure, la citation ci-dessus nous permet de constater que chez certaines personnes, voire communautés, issues de l’immigration française, il y a eu effectivement une intégration politique. En revanche, l’appartenance à un groupe ethno-culturel ou social (vecindad) n’ont pas pu être effacés en dépit des efforts des politiques nationalistes : «nous souhaitons préserver la mémoire et l’identité des descendants des Français au Mexique, ainsi que nous nous sommes proposé de sauvegarder le patrimoine culturel de notre communauté» (tels sont les buts d’une association de descendants d’immigrés Français au Mexique fondée en octobre 2003) . Peut-on ainsi montrer que les appartenances ethno-culturelles «ne sont pas limitées, inscrites une fois pour toutes dans le cadre de l’Etat-nation» ? En tout cas, la République mexicaine a fait preuve d’une ouverture aux changements sociaux actuels qui tendent vers ces revendications ethnoculturelles, en reconnaissant officiellement la diversité des peuples en son sein. Cela a été possible grâce à la réforme de l’article 2 de sa constitution sur l’«unité» et l’«indivisibilité» de la nation mexicaine, réalisée en avril 2001 : «La Nation mexicaine est une composition pluriculturelle…» , ainsi qu’à à la modification apportée à son code de la nationalité : « Le 22 juillet dernier est entré en vigueur le décret permettant à tous les ressortissants mexicains qui, pour quelque raison, auraient obtenu une nationalité autre que la leur, de recourir au bénéfice de la non-perte de leur nationalité d’origine» .

Bliographie
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